En 2025, la France a fermé plus d'usines qu'elle n'en a ouvert. Le cabinet Trendeo, qui suit les annonces d'implantation et de fermeture, en recense 179 pour 116 ouvertures, soit un solde de −63, son plus bas niveau depuis 20141. Le baromètre industriel de l'État, qui retient les mises en production effectives, reste certes dans le vert, à +19 contre +88 un an plus tôt, mais uniquement grâce aux 158 agrandissements de sites existants, les ouvertures de sites nouveaux se limitant à 1032.
Le constat est d'autant plus frappant que la France reste attractive. Sur la période 2021-2025, elle se classe au quatrième rang mondial des destinations d'investissements industriels étrangers, avec 139 milliards de dollars cumulés3. Mais plus de 40 % de cette somme tient à trois projets de data centers. Ces infrastructures relèvent-elles pour autant de l'industrie ? La question n'est pas anodine car la mesurer suppose de trancher sa frontière avec les services, dont les data centers offrent un bon exemple, mais aussi de choisir un périmètre. Au sens large, l'industrie inclut les industries extractives, la production d'énergie, l'eau et le traitement des déchets, tandis que l'industrie manufacturière s'en tient à la transformation de biens. Selon ce choix, l'industrie française emploie 3,2 ou 2,8 millions de salariés4. Tout diagnostic de notre tissu productif en dépend donc.
Mais quel que soit le périmètre retenu, on jauge mal ce que l'industrie apporte au regard de son poids dans l'économie. L'industrie manufacturière ne représentait que 9,8 % du PIB français en 20235, mais elle réalise à elle seule les deux tiers de la recherche des entreprises6. L'industrie offre aussi des emplois mieux rémunérés que la moyenne, y compris pour les moins qualifiés. En 2022, l'écart allait de 9 % pour les cadres à 17 % pour les ouvriers peu qualifiés7.
Si l'industrie est une source de richesse et d'emplois, elle est aussi une capacité, celle de produire ce dont la France a besoin. La réduire, c'est réduire notre marge de manœuvre face aux chocs, comme l'ont rappelé la crise sanitaire puis la crise énergétique. C'est en ce sens que nous entendons la souveraineté industrielle, comme la capacité d'un pays à produire, ou à se procurer de façon fiable, les biens essentiels à son fonctionnement, y compris en temps de crise. Elle ne signifie pas tout produire soi-même, mais ne dépendre d'aucun fournisseur au point de ne plus avoir le choix, ce que le Conseil d'État résume en appelant à « choisir nos dépendances »8.
C'est à l'aune de ces enjeux que nous proposons notre diagnostic, celui d'une industrie à plusieurs vitesses, qui pâtit d'un environnement international dégradé mais aussi de limites qui lui sont propres, et sur lesquelles nos choix collectifs ont prise. Nous examinerons successivement où en est réellement l'industrie française, dans quel environnement elle évolue et ce qui l'empêche de produire davantage.
Ce diagnostic assume aussi ses limites. Plusieurs sujets majeurs sont seulement évoqués, d'autres pas du tout, car ils mériteront chacun une analyse à part entière. Le premier est le rôle de l'Union européenne, dont les règles sur les aides d'État, la politique commerciale, le marché du carbone et les normes environnementales encadrent une large part des choix industriels français. Nous ne dressons pas non plus le bilan des politiques de soutien à l'industrie, comme France 2030, et ne traitons ni la décarbonation des sites industriels, ni l'innovation et l'automatisation. Nous avons choisi de nous concentrer sur l'état de l'industrie et sur les freins à la production en France, en particulier ceux qui relèvent de nos choix nationaux.
I.Une industrie à plusieurs vitesses
A.Un déclin qui pèse lourd
Afin d'obtenir un diagnostic honnête sur l'état de l'industrie française, il semble important de mesurer précisément le poids de notre déclin industriel. Entre 1973 et 2024, la part de l'industrie au sens large dans le PIB est passée de 24,9 % à 13,7 %9, mais l'essentiel de ce recul s'est joué avant 2010. Depuis, la courbe s'est stabilisée, et les rebonds récents tiennent en partie à la flambée des prix de l'énergie9.
Ce recul est d'ailleurs relatif. En valeur absolue, la richesse produite par l'industrie n'a presque jamais cessé de croître, simplement moins vite que celle des services10. En valeur ajoutée, le retard français tient donc moins à un effondrement qu'à une croissance trop lente. L'Allemagne a elle aussi vu reculer le poids de son industrie depuis les années 1970, dans des proportions moindres, mais l'a ensuite fait croître beaucoup plus vite. Entre 1995 et 2019, sa valeur ajoutée industrielle a progressé en moyenne de 12 milliards d'euros par an, contre 3 milliards en France10.
L'emploi, lui, a reculé bien plus brutalement. L'industrie française a perdu 44 % de ses effectifs en équivalent temps plein entre 1973 et 201111. Notre pays a aussi réduit son volume de travail industriel plus que ses voisins. Entre 1995 et 2023, les heures travaillées dans l'industrie y ont reculé de 25 %, contre 13 % en Allemagne et 12 % en Italie11. Les effectifs se sont depuis globalement stabilisés, mais cet équilibre reste fragile. Sur un an, à la mi-2026, l'industrie manufacturière a perdu 19 400 emplois salariés et ne dépasse plus que de 0,6 % son niveau de fin 201912.
Le commerce extérieur porte lui aussi la marque de ce décrochage. Excédentaire à la fin des années 1990, la balance des biens est déficitaire depuis le milieu des années 2000, un déficit qui tient aussi à la facture énergétique (près de 46 milliards d'euros en 2025). La part de la France dans les exportations mondiales de marchandises a, elle, été divisée par deux, de 5,1 % en 2000 à 2,6 % en 2023. Ce recul est en partie mécanique, l'entrée de la Chine dans l'OMC ayant réduit la part des économies avancées. Mais une fois neutralisée l'orientation géographique de ses ventes, la France a aussi beaucoup cédé de terrain dans les années 2000, là où l'Allemagne maintient encore ses positions13.
Le décrochage de l'industrie française est donc un poids du passé. Depuis 2010, sa répartition dans l'économie s'est stabilisée, sans qu'elle rattrape le terrain perdu ni écarte le risque d'une nouvelle érosion. Derrière ces moyennes, les trajectoires divergent toutefois fortement selon les secteurs.
B.Des trajectoires propres aux secteurs
Parler de l'industrie au singulier masque en réalité de nombreux marchés, chacun avec un écosystème et une chaîne de valeur qui lui sont propres. Leurs trajectoires récentes permettent d'en distinguer quatre grands groupes.
Les industries dites « énergo-intensives » (chimie, métallurgie, plasturgie, verre, ciment…) sont les premières à céder sur notre territoire. En 2025, leurs productions reculent toutes en volume : −3,8 % dans la chimie, −3,0 % dans le caoutchouc, le plastique et les autres produits minéraux, −1,2 % dans la métallurgie14. Par ailleurs, la chimie et la métallurgie font partie des secteurs qui ont fermé plus d'usines qu'ils n'en ont ouvert sur l'année passée, avec des soldes de −8 et −615. De manière continue, l'excédent commercial de ces secteurs a tendance à se dégrader, c'est notamment le cas de la chimie16. Par conséquent, ces industries perdent à la fois de la production et des usines.
À l'opposé, les filières stratégiques portent une dynamique plus positive, notamment en matière d'implantations. L'industrie verte affiche en 2025 un solde net de +26 usines (ouvertures et extensions, moins fermetures et réductions), l'aéronautique, le spatial et la défense +19, et l'électronique +1215. Ces résultats se retrouvent également dans les bilans économiques de l'aéronautique et du spatial, qui ont réalisé un chiffre d'affaires de 85,6 milliards d'euros, en hausse de 11,9 %, et créé 7 000 emplois nets17. Leur excédent commercial atteint un record de 32,6 milliards d'euros16.
Entre les deux, les industries d'assemblage et leurs sous-traitants traversent une période de transition difficile. L'automobile, confrontée au passage à l'électrique, en est le cas d'école. La production nationale de voitures a été divisée par trois depuis le début des années 200018. Entre 2010 et 2023, l'emploi a reculé de 35 % chez les constructeurs et de 32 % chez leurs fournisseurs industriels, alors qu'il restait globalement stable dans le reste de l'industrie manufacturière19. La filière emploie encore 329 000 salariés18, et le rebond de la production en 2025 (+8 %)20 n'a pas empêché le transport et la mécanique d'afficher les pires soldes d'usines de l'année, à −14 et −815.
Enfin, l'agroalimentaire, bien que longtemps réputé stable, montre à son tour des signes de fragilité. Aujourd'hui encore deuxième branche manufacturière du pays par la production (207 milliards d'euros14), celle-ci a stagné en volume sur l'année 2025. Son solde d'usines est quasi nul (−1)15 et le solde commercial de ses produits s'est dégradé de 4 milliards d'euros sur l'année, notamment pour les boissons et la viande21.
Le recul de l'industrie française touche donc d'abord les énergo-intensifs et l'automobile, gagne l'agroalimentaire et épargne les filières stratégiques qui continuent d'investir.
C.Des grands groupes principalement tournés vers l'étranger, des PME et ETI fragilisées
Au-delà des secteurs, les trajectoires divergent aussi selon la taille des entreprises. La France compte des champions industriels de premier plan, mais leur présence se déploie largement hors du territoire. En 2023, les filiales à l'étranger des multinationales françaises employaient 7 millions de salariés, soit 56 % de leurs effectifs22. Dans l'industrie, l'emploi des filiales étrangères des groupes français représentait, en 2017, l'équivalent de 62 % de l'emploi industriel en France, contre 38 % pour les groupes allemands23. La tendance ne s'est pas inversée depuis. Entre 2021 et 2025, les entreprises françaises ont annoncé 166 milliards de dollars d'investissements industriels à l'étranger, contre 47 milliards sur le territoire national24. La réussite de nos grands groupes ne se traduit donc pas mécaniquement en production française.
Sur le territoire, les entreprises de taille moyenne se fragilisent. En 2025, 236 entreprises d'au moins 100 salariés, tous secteurs confondus, ont fait l'objet d'une procédure collective, leur plus haut niveau selon Altares, en hausse de 18,6 % sur un an. L'industrie manufacturière est surreprésentée parmi ces « grandes » défaillances, dont elle concentre 21 % des cas25.
Les ETI, souvent présentées comme le chaînon manquant de l'industrie française, marquent aussi le pas. Leurs créations nettes d'emplois ont reculé de 36 % en 2025, sous l'effet de suppressions importantes dans l'industrie, et leurs investissements de 17 %, à leur plus bas niveau depuis 2020. Plus du tiers des rachats d'ETI ont en outre été le fait d'acquéreurs étrangers26, une part en hausse sur un an, ce qui fait passer une partie de ces entreprises sous contrôle étranger. La transmission des entreprises devient enfin un enjeu, y compris dans les secteurs porteurs. Dans l'aéronautique, par exemple, 44 % des dirigeants de PME ont plus de 60 ans, ce qui pose à brève échéance la question de leur succession17.
Les grands groupes se développent ainsi surtout hors de France, tandis que les entreprises de taille moyenne se fragilisent sur le territoire.
D.Deux France industrielles
L'industrie est aussi une affaire de territoires. Environ trois quarts des emplois industriels se situent hors des 21 métropoles, ce qui fait de l'activité industrielle, selon la Cour des comptes, « un levier important de cohésion sociale et territoriale ». Près de 30 % se trouvent dans des bourgs ou des zones rurales, contre 18 % pour l'ensemble de l'emploi marchand27. Les investissements étrangers suivent la même géographie, puisque 74 % des projets industriels étrangers se localisent dans des agglomérations de moins de 20 000 habitants27.
En 2025, la Nouvelle-Aquitaine (+19), l'Occitanie (+10) et l'Auvergne-Rhône-Alpes (+6) affichent les soldes d'usines les plus favorables. Les régions de tradition industrielle continuent au contraire de reculer, avec −5 pour les Hauts-de-France et −3 pour la Bourgogne-Franche-Comté15. La carte de la réindustrialisation recoupe ainsi en partie celle des filières. Les usines s'ouvrent surtout dans les régions où les secteurs stratégiques sont bien implantés, comme l'aéronautique dans le Sud-Ouest, et ferment plutôt là où domine l'industrie historique.
Selon le secteur, la taille des entreprises et le territoire, les trajectoires de l'industrie française divergent donc fortement. Reste à comprendre ce qui, au-delà de ces écarts, freine la production en France.
II.Entre pression internationale et freins nationaux : pourquoi est-il difficile de produire en France ?
Les écarts entre secteurs tiennent à des causes de nature différente. Certaines viennent d'un environnement international qui s'est durci pour l'ensemble de l'Europe, d'autres de limites propres à la France, sur lesquelles nos choix collectifs ont davantage prise. C'est en les distinguant, secteur par secteur, que l'on comprend pourquoi une usine ferme ici et s'agrandit là.
A.Un environnement international en recomposition
L'énergie coûte plus cher en Europe qu'ailleurs, la concurrence chinoise s'y intensifie et l'accès au marché américain s'est compliqué. Les énergo-intensifs et l'automobile, sensibles au prix de l'énergie et à la concurrence chinoise, en pâtissent, quand l'aéronautique et la défense, portées par une demande soutenue depuis plusieurs années, y résistent mieux.
Les industries de volume, celles qui se font concurrence d'abord sur les prix, se retrouvent prises en étau. L'écart de prix de l'énergie entre l'Europe et les autres grandes économies, déjà marqué en 202328, s'est creusé avec la guerre au Proche-Orient déclenchée fin février 2026. Au deuxième trimestre, le gaz s'échangeait en Europe sur les marchés de gros à plus de cinq fois son prix américain29.
Dans le même temps, les surcapacités chinoises, freinées outre-Atlantique par les droits de douane, se reportent en partie vers l'Europe. En 2025, les exportations chinoises vers les États-Unis ont reculé de 20 %, quand celles à destination de la France progressent de 7 %30. Selon le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, près de 55 % de la production manufacturière européenne pourrait être exposée, à moyen terme, à une concurrence chinoise « difficilement soutenable ». La proportion tombe à 36 % en France, contre plus des deux tiers en Allemagne. La France doit cette position plus favorable à sa spécialisation, mais peut-être aussi au recul ancien de ses industries de volume. Ses exportations de batteries, de produits chimiques et d'automobiles comptent néanmoins parmi les plus menacées31.
L'automobile en fait déjà l'expérience. Dans l'Union européenne, les immatriculations de voitures neuves ont augmenté de 5,7 % au premier semestre 2026, mais près de la moitié de cette hausse revient à deux groupes chinois, BYD et Chery32. Après un rebond en 2025, la production automobile française a baissé de 11,3 % sur un an entre mai et juillet 202633. Les causes sont multiples et tiennent aussi aux choix de localisation des constructeurs, mais la reprise se fait pour l'heure sans les usines implantées en France.
À l'inverse, les exportations françaises vers les États-Unis se sont maintenues en 2025 grâce à l'aéronautique, dont les ventes y ont gagné 20 %, quand le reste de ces exportations diminuait de 5 %34. L'accord conclu avec Washington applique désormais aux aéronefs et à leurs pièces des droits nuls ou quasi nuls35. La défense bénéficie quant à elle du réarmement européen, qui a conduit en 2025 à la plus forte hausse des dépenses militaires en Europe centrale et occidentale depuis la fin de la guerre froide. En France, où ces dépenses ont peu progressé36, l'export joue un rôle important. Les commandes étrangères y ont atteint 21 milliards d'euros en 2025, venues pour plus d'un tiers de pays européens37.
Ces deux secteurs ne manquent pas de débouchés : les carnets de commandes de l'aéronautique sont pleins, sur le plan civil comme militaire38. Leur croissance dépend donc moins de la demande que de leur capacité à produire, à recruter et à investir sur le territoire. La France bute ainsi sur deux types de freins, ses coûts pour les industries de volume, ses capacités pour les secteurs porteurs.
B.Des coûts qui handicapent surtout les industries de volume
Les industries de volume sont les plus sensibles aux écarts de coûts39. Sur ce plan, le coût horaire du travail n'est pas plus élevé en France qu'en Allemagne. En 2025, une heure de travail dans l'industrie manufacturière y coûtait 47,1 euros, contre 49,5 euros outre-Rhin, mais 32,8 euros en Italie40. En revanche, l'industrie profite moins que le reste de l'économie des allègements de cotisations, concentrés sur les salaires proches du SMIC, parce qu'elle rémunère mieux41.
C'est sur la fiscalité de production que la France se distingue le plus de ses voisins. Prélevés sur le foncier, la masse salariale, la valeur ajoutée ou le chiffre d'affaires, ces impôts sont dus quel que soit le résultat de l'entreprise. Ils représentaient 4,4 % du PIB en France en 2024, contre 3 % en Italie et 1 % en Allemagne42. L'industrie au sens large y contribue bien plus que sa part dans l'économie, puisqu'elle acquitte en 2023 jusqu'à 30 % des recettes de certains d'entre eux, soit le double de cette part43. La baisse de 10,6 milliards d'euros intervenue en 2021 n'a pas comblé l'écart avec l'Italie et l'Allemagne, et ses effets sur l'activité n'avaient pas pu être identifiés en 202444.
L'électricité constitue à l'inverse un atout. Au second semestre 2025, un site industriel consommant entre 20 et 70 gigawattheures (GWh) par an la payait en moyenne 85 euros le mégawattheure (MWh) en France, contre 160 euros en Allemagne et 164 en Italie45. Ce prix reflétait encore en partie l'accès régulé à l'électricité nucléaire historique (ARENH), qui a pris fin le 31 décembre 202546. Mais l'avantage français repose d'abord sur une production décarbonée abondante, qui a résisté à la disparition du dispositif comme au choc énergétique du printemps 2026. Au premier semestre 2026, les prix de gros français restaient inférieurs de plus d'un tiers à ceux de l'Allemagne et de moitié à ceux de l'Italie47. Faute de prix régulé, la facture des industriels suit néanmoins de plus près le marché48.
Le positionnement des produits joue aussi. Selon le Conseil national de productivité, la France s'est spécialisée dans des produits de moyenne valeur ajoutée, souvent jugés trop chers au regard de leur qualité, ce qui la rend plus sensible à la compétitivité-prix49. Interrogés par l'institut Rexecode sur les biens intermédiaires et d'équipement, les importateurs européens classent la France troisième sur dix pour la qualité, mais septième pour le rapport qualité-prix. L'Allemagne, première pour la qualité, est deuxième pour ce rapport50. En milieu de gamme, où la qualité ne suffit pas à justifier le prix, les coûts sont donc plus déterminants qu'en haut de gamme. Le Conseil des prélèvements obligatoires souligne cependant que la fiscalité n'est pas le principal levier de la réindustrialisation, qui dépend davantage d'autres facteurs, comme le foncier disponible, l'acceptabilité des projets ou l'adéquation de la main-d'œuvre51.
C.Des capacités de production sous contrainte
Les limites de capacité ne touchent pas les seuls secteurs porteurs. En juillet 2026, 42 % des industriels estiment ne pas pouvoir produire plus avec leurs moyens actuels, contre 25 % en moyenne, alors que leurs équipements tournaient à un rythme proche de la normale52. La contrainte semble donc tenir moins aux machines qu'à ce qu'il faudrait réunir pour grandir, des autorisations, des terrains, de l'électricité, des salariés et des capitaux.
Obtenir les autorisations prend d'abord du temps. En 2022, le rapport Guillot évaluait à 17 mois le délai d'implantation d'un site soumis à autorisation environnementale, contre environ 8 mois en Allemagne, tout en jugeant la comparaison fragile. L'écart tenait surtout à l'instruction des dossiers, entre demandes de pièces complémentaires et temps morts entre les étapes. Les recours, rares mais longs à juger, ajoutent un risque que plusieurs industriels citaient comme un frein à l'implantation53. La loi industrie verte de 2023 vise à ramener ce délai à 9 mois. Au 3 octobre 2025, seuls cinq des 436 dossiers déposés depuis la réforme avaient été tranchés, en sept mois et demi en moyenne54.
Le foncier pose ensuite problème, car une usine exige des terrains étendus, viabilisés et rapidement constructibles. France Stratégie estime qu'il en faudrait de 23 000 à 30 000 hectares supplémentaires si l'industrie manufacturière devait atteindre 12 % du PIB en 203555. Les 55 « sites clés en main » repérés par l'État en couvrent environ 3 000, et un sur cinq seulement était prêt en 202554. L'objectif de zéro artificialisation nette, fixé par la loi Climat et résilience de 2021, rend en outre plus délicate l'implantation d'usines sur des terrains vierges.
Un site doit aussi être raccordé au réseau électrique, qui devient à son tour un goulet d'étranglement. Plus de 200 projets, dont des data centers, attendent un raccordement à la haute tension pour près de 33 gigawatts (GW)56. Le schéma décennal de développement du réseau (SDDR) de RTE prévoit environ 100 milliards d'euros d'investissements d'ici 2040, dont 53 milliards pour raccorder les nouveaux consommateurs et la production bas-carbone57.
L'industrie risque aussi de manquer de main-d'œuvre. Les tensions restent pour l'heure modérées, 37 % des industriels signalant des difficultés de recrutement en juillet 2026, contre 33 % en moyenne58. La filière nucléaire estime pourtant devoir recruter environ 100 000 personnes en équivalent temps plein d'ici 2033, notamment des chaudronniers, des tuyauteurs et des soudeurs59. Or les filières de la production perdent des élèves dans le secondaire depuis vingt ans, et l'industrie conserve une image défavorable auprès du grand public60.
Le financement, enfin, se heurte à l'ampleur des besoins. Dans le scénario de France Stratégie, les investissements annuels de l'industrie manufacturière passeraient de 75 à 115 milliards d'euros entre 2022 et 203555. Les capitaux existent. Fin septembre 2025, les ménages détenaient 6 500 milliards d'euros de patrimoine financier, plus de deux fois le PIB. Ils en plaçaient toutefois près d'un quart dans les fonds en euros de l'assurance-vie, à capital garanti, et moins de 5 % en actions cotées détenues en direct61. L'État, dont le déficit atteignait 5,1 % du PIB en 2025, a peu de marges pour prendre le relais62.
Ces freins relèvent ainsi, pour l'essentiel, de choix faits en France, qu'il s'agisse des procédures, du foncier, du réseau, de la formation ou de l'orientation de l'épargne.
Du diagnostic au choix
Le débat public sur l'industrie française s'arrête souvent au constat de son déclin. Ce constat est fondé, mais il dit peu de chose de ce qu'il faudrait faire. Les indicateurs d'ensemble mesurent l'ampleur du recul sans en révéler les causes, qui diffèrent d'un secteur à l'autre. C'est en les distinguant que l'on voit ce qui freine l'industrie et ce qui permettrait de la relancer.
Le diagnostic qui s'en dégage est simple. La France ne choisit ni le prix mondial de l'énergie, ni les surcapacités chinoises, ni la politique commerciale américaine. Une grande partie de ce qui l'empêche de produire plus relève en revanche d'arbitrages qu'elle fait elle-même, entre la protection des sols et l'accueil des usines, entre la sécurité de l'épargne et le financement du risque, entre la rigueur des procédures et la rapidité des projets. Aucun de ces arbitrages n'est illégitime. Mais les lois qui les encadrent se sont accumulées sans toujours s'articuler entre elles, et tirent parfois en sens contraire. Celles qui visent à faciliter l'implantation d'usines sont récentes et ne tiennent pas lieu de stratégie industrielle d'ensemble.
Une telle stratégie permettrait à la France de retrouver peu à peu sa souveraineté, en choisissant ses dépendances, et donc ses priorités. Ce choix devient incontournable pour les matières premières, que se disputent plusieurs secteurs jugés stratégiques. Comment en prioriser les usages ? Ce sera l'objet de notre prochain article.